Finir un marathon comme un champion olympique

Printemps 2011. J’en ai marre de faire de la musculation. Je dois trouver autre chose. Je ne ressens rien d’excitant à soulever de la fonte en face d’un miroir, dans cet endroit plutôt glauque. Quasiment tous les matins, je me force à aller « au sport », un peu par obligation pour m’entretenir : « le sport, c’est bon pour la santé ». On dit de moi que je suis une machine. Sauf que pour moi, ce n’est pas du sport. La compétition me manque. Donnez-moi des défis ! C’est comme ça que je fonctionne. Finir un marathon ? Oui, on verra. Un jour.

Ça doit faire bientôt quatre ans que j’ai arrêté la compétition. C’était en cyclisme sur route. Quatre ans sans se préparer pendant des mois pour être prêt le jour J. Quatre ans sans se battre contre un chronomètre. Quatre ans sans se retrouver face à un adversaire. Quatre ans sans se retrouver face à soi-même. Face à ses doutes. Face à ses peurs.

Bien sûr, j’ai joué au foot ces dernières années. Sur le terrain j’étais un pitbull. J’étais même le meilleur buteur de l’équipe. Mais j’étais aussi celui qui prenait le plus de cartons jaunes. Trop d’engagement. Une gueule un peu trop grande dans un championnat un peu trop amical pour moi. Mais je suis comme ça. J’ai horreur de la défaite. Ou plutôt, j’adore la compétition. Sur le terrain, seule la victoire m’intéresse. Depuis peu, je me suis rendu compte que je ne suis plus le bienvenu dans ma propre équipe. Il y a aussi ces blessures sérieuses à répétition sur les deux dernières saisons.

J’étouffe. Vite un nouveau challenge !

Maillot porté par ma soeur lors du Marathon de Montréal, Canada avec l'inscription

Le clin d’oeil de ma soeur lors du Marathon de Montréal.
Photo © iclo

Marathon de Montréal 2011

En pleine réflexion quant à « quel sport choisir à 29 ans, moi qui en ait toujours pratiqué un depuis que j’ai 6 ans », je m’aperçois un peu par hasard que cette année le Marathon de Montréal a lieu le jour de mon trentième anniversaire. Après un temps de réflexion record de 4 secondes, c’est décidé : je m’offre un marathon pour mes 30 ans. Moi qui adore courir, ça tombe bien [sic].

Je ne pense pas être spécialement doué ni spécialement mauvais en course à pied. En revanche, je suis un éternel optimiste. En vrai, je n’ai jamais vraiment aimé courir. Sauf après un ballon. Ou après les filles (et encore, je préfère que ce soit elles qui me courent après). Si j’ai vu des potes finir un marathon, alors moi aussi j’en suis capable. Ça ne doit pas être si gros que ça. Je vais me baser sur le temps des uns et des autres pour me fixer un objectif : 3h30. À cet instant, je ne le sais pas encore mais cet objectif me poursuivra jusqu’à… hier.

Me voilà donc parti pour six mois d’entraînement. C’est difficile mais je m’accroche. Je suis mon plan d’entraînement à la lettre. Je surveille mon alimentation. Autant que possible. À quelques jours de l’échéance, je commence à souffrir d’une tendinite à la cheville. Je viens de passer six mois à m’entraîner. Six mois de sacrifices. Six mois de discipline. Six mois pour être prêt le jour J. Ce n’est certainement pas une tendinite qui va m’empêcher d’atteindre mon objectif ! Je coupe toute activité lors de la semaine précédent le marathon pour mettre toutes les chances de mon côté. Pas de la sienne. Et pourtant…

Si la première moitié de course se passe plutôt bien, la seconde est un long calvaire. La tendinite s’est réveillée. La douleur est vive. Même marcher m’est difficile. Je m’accroche. Je n’abandonnerai pas. Je ne peux pas abandonner. Ces enfants le long des rues de Montréal qui me tapent dans les mains me donnent le courage de repartir. Ça fait mal. Je pleure. Je me déteste. Je déteste celui qui a inventé cette discipline de psychopathe. Le Grec, il n’aurait pas pu prendre un cheval pour annoncer cette foutue victoire contre les Perses ? Je pense à mon pote qui, après avoir pratiqué le triathlon à haut niveau, fait des compétitions Ironman une fois de temps en temps, comme ça, pour le plaisir. Comment il fait ? Je l’admire.

Finalement, je viens de finir mon premier marathon en 3h59. Je cherche un endroit tranquille. Je me jette par terre. Je n’ai de toute façon aucun autre moyen d’atteindre le sol. Je m’en veux. Pourquoi se mettre dans un état pareil ? Je ne veux plus jamais entendre parler de course à pied.

J’ai beaucoup marché dimanche. Je suis capable de faire mieux que ça. Je suis largement capable de finir en moins de 3h30 : j’ai 30 ans et deux jours. En me disant ces quelques mots, je viens de mettre un pied dans un engrenage. Je n’aime pas courir. C’est une certitude. Par contre, je sais que je courrai des marathons tant que je ne passerai pas la barre des 3h30.

Coureurs à l'arrivée du Marathon de Montréal, Canada.

Je viens d’en finir avec mon premier marathon. Je suis exténué. Je veux tout jeter par terre.
Photo © iclo

Sydney Running Festival 2012

En 2012, rendez-vous est pris pour le marathon de Sydney. Je m’entraîne un peu moins que pour le précédent. Je me présente ainsi beaucoup plus frais qu’à Montréal. J’en profite pour admirer le décor. La course est quand même difficile. Mentalement, ça ne va pas trop mal. Quoiqu’on ait connu des jours meilleurs. Il me faut 3h42 pour rejoindre les quais au pied de l’Opéra de Sydney. Finir un marathon, je sais ce que c’est maintenant. À Montréal, ce n’était donc pas un accident. Mais il m’en faut plus. Je suis partagé entre la satisfaction d’avoir amélioré ma précédente marque de 17 minutes et la déception d’avoir encore échoué dans ma quête des 3h30. La question ne se pose plus. Il va falloir se remettre à l’entraînement l’an prochain !

La préparation pour un marathon est tellement exigeante physiquement et mentalement qu’une fois la ligne d’arrivée franchie, je tombe dans une pseudo déprime sportive. Ce n’est qu’un an plus tard, au moment d’attaquer le programme d’entraînement de mon troisième marathon, que je me remets au sport.

Coureurs avant le départ du marathon de Sydney avec vue sur Sydney Opera House, Australie.

Depuis le sas de départ, la ligne d’arrivée sur les quais de Sydney Opera House semble si proche. Pourtant, je suis encore à 42,195 km de mon 2e marathon.
Photo © iclo

Marathon des Alpes-Maritimes 2013

Nous sommes en 2013, fin août, début septembre. À la manière des plus grands champions, je débute ma préparation par un stage d’entraînement. Je pars m’isoler à Cuba. Pourquoi ? J’ai décidé que cette fois, ce serait la bonne. Je veux me conditionner à gagner. Et pour moi gagner, c’est finir le Marathon des Alpes-Maritimes en moins de 3h30.

Mais rapidement, et contrairement aux deux années précédentes, je prends ma préparation physique à la légère. Je ne suis pas mon plan d’entraînement. Je ne fais aucune sortie longue (comprenez par là, des entraînements supérieurs à 21 kilomètres), alors que mon programme en prévoit une tous les dimanches. Au final, je n’effectue que 27 des 46 séances prévues.

Tout ce laxisme, les gens autour de moi n’en savent rien. Bien au contraire. Je les trompe. De temps en temps, je me donne bonne conscience à coup de séances d’entraînement matinales, à l’heure où tout le monde est couché et personne n’est levé. Je m’en vante. À cette amie qui prend des nouvelles de mes entraînements, mes réponses sont toujours les mêmes : « je cours, je cours, je cours ». À ceux qui me proposent de sortir le soir : « C’est gentil d’avoir pensé à moi, mais je dois me lever tôt demain matin. J’ai une séance running de 3 heures ». Il y a aussi ce pote qui, au détour d’une conversation, m’annonce ouvertement qu’il m’est impossible de finir un marathon en moins de 3h30. Il veut juste me chambrer. Il ne le sait pas mais, à ce moment là, il a raison.

La Baie des anges entre l'aube et l'aurore sur la plage de Nice, France

Se lever aux aurores pour aller courir. Ce matin là, à Nice, j’ai droit à un cadeau du ciel.
Photo © iclo

À leurs yeux, je suis persuadé qu’ils me considèrent presque comme un athlète olympique. Dans les miens, je ne suis qu’une grande gueule. Je le sais que cette sortie de 3 heures n’existe que sur mon plan d’entraînement. Je le sais que toutes les excuses de la Terre sont bonnes pour bâcler ou annuler mes entraînements. La simulation du plan rouge au Stade Louis II à Monaco en est une bonne.

Je me réconforte en me disant que je vais les remplacer par une séance d’abdos par-ci par-là. C’est bien connu, ce sont grâce à des séances d’abdominaux que je vais finir un marathon en moins de 3h30 [sic]. De toute façon, ces séances d’abdos non plus je ne les fais pas ! Dans une ultime tentative de réconfort, je m’inscris à un semi marathon un mois avant hier. Alors que je pense le pulvériser, je tombe de très haut en terminant au-delà de mon record personnel sur la distance. La douche froide. Je le cache à tous mais je ne peux pas me mentir à moi-même : je ne suis pas prêt. Plus les jours me rapprochent de hier, plus je perds ma motivation. Plus les jours me rapprochent de hier, plus il est clairement impossible que j’atteigne cet objectif cette année. Mais ça, personne n’en sait rien. Je me retrouve face à moi-même.

Nous sommes moins d’une semaine avant hier. Mardi. Mercredi. Peu importe. Je me regarde dans un miroir. Je suis en colère contre moi-même. C’est assez violent. Je me parle comme si j’étais les Espagnols face aux Français en demi-finale du dernier EuroBasket : comme de la merde. Je me pique là où ça fait mal. C’est le déclic. À cet instant précis, j’entre dans une phase de conditionnement non plus physique mais mental. Physiquement, il est trop tard pour changer le cours des événements. Mentalement, il est suffisamment tôt pour me blinder et changer le cours des événements. Comme à Cuba, je m’isole. Je me booste avec de la musique. Je me booste avec des pensées positives. Je me booste en pratiquant la visualisation. Je me booste avec des citations de grands champions. Ou de simples anonymes. Cette fois, c’est la bonne.

Coureurs au départ du marathon Nice-Cannes, France.

Peu avant le départ de mon 3e marathon, je visualise chacun des kilomètres qui me vont me mener à l’arrivée. Cette fois, c’est la bonne.
Photo © iclo

Hier, sur la ligne de départ, je suis concentré comme jamais. Ce parcours, je le connais par cœur. Je visualise une dernière fois chacun des 42 kilomètres à venir.

C’est parti. J’ai la sensation de ne plus contrôler mon corps. Les premiers temps intermédiaires sont encourageants. Je ne m’enflamme pas. La route est encore très longue. Plus de 2 minutes d’avance au KM5. Les membres de ma famille sont arrivés sur le parcours. Ils sont là pour me ravitailler. Cinq minutes d’avance au KM10. Ça me semble facile. Dix minutes d’avance à mi-course. Je me prends à rêver.

Depuis le départ, dès les premières secondes quand me vient une pensée négative, mon mental bétonné prend le dessus : « Arrête un peu de te plaindre, t’as pas mal putain, rien ne pourra t’empêcher d’aller chercher ce pour quoi t’es venu aujourd’hui ! » Un invité de dernière minute fait son apparition : le vent de face. Plutôt que de vouloir lutter contre lui, je le prends de court. Je ralentis moi-même ma cadence. La stratégie fonctionne. J’ai maintenant 12 minutes d’avance sur mon objectif au KM30.

Ça devient très douloureux dans les jambes. Comme si tout était calculé, c’est à ce moment que je passe devant ma mère et ma sœur, elles qui m’avaient offert leur présence lors de mon premier marathon il y a déjà deux ans. Je marche. Ma sœur marche avec moi. Elle trouve les mots pour me relancer. Je repars. Elle court avec moi. J’accélère. Chaussée de ses Converse, elle ne peut plus suivre ma cadence. Il doit rester 5 kilomètres.

Maintenant les crampes. La douleur est insoutenable. Au KM40, je n’ai plus que 5 minutes d’avance sur mon objectif. Mais je ne le sais pas. Je suis en plein doute. Les spectateurs se font de plus en plus nombreux. Le vent de plus en plus violent. Je marche. Comme tombé du ciel, un concurrent me tape dans le dos. Il ne reste plus que 2 kilomètres et il me rappelle que les 3h30 sont encore jouables. Je repars.

Je sais que la meneuse d’allure avec son drapeau 3h30 ne m’a pas encore dépassé. Mais à cause du vent, je me demande si elle n’a pas perdu du temps, elle aussi. J’ai peur que la donne soit ainsi faussée. L’arrivée n’est pas loin. Je sais que ça va se jouer à pas grand chose. Je n’aime pas courir. Je suis si près du but. L’occasion de ne plus avoir à courir de marathon est trop belle. J’entame un sprint dans le dernier kilomètre. Je me sens invincible. Je suis plus fort que cette putain de crampe qui me bouffe tout l’arrière de la jambe droite. De l’ischio-jambier jusqu’au mollet.

Coureurs du marathon Nice-Cannes, France

Je marche. Ma soeur est là. Une tape dans le dos. Et ça repart.
Photo © iclo

Il me semble entrevoir la ligne d’arrivée au loin. Je cherche le chronomètre officiel. Je ne le vois pas. Il n’est pas en hauteur. Il est posé au sol. Je l’aperçois au moment où je franchis la ligne. Le seul numéro que je vois, c’est « 29 ». Putain je l’ai fait !!! Je crois que je serre le poing très fort. Comme si, dans les arrêts de jeu d’une finale de coupe du monde, je venais de marquer le but de la victoire. Je crois que je gueule aussi. De rage. De joie. Pas de douleur. Et puis je m’effondre. Je suis en larmes. Pour les mêmes raisons. Je reste dans le sas d’arrivée au milieu de centaines de spectateurs retenus par les barrières de sécurité. Mais je suis seul avec moi-même. Putain je l’ai fait. Aujourd’hui, rien n’aurait pu m’empêcher de finir un marathon en moins de 3h30 !

Il y a quelques années, j’ai partagé une aventure hors du commun avec un inconnu. À son insu, il m’avait appris une belle leçon. Une chose bien plus puissante qu’un simple conseil pour courir : en sport comme dans la vie, la tête est souvent plus importante que le reste. À Montréal, j’ai tout misé sur la préparation physique. Je suis arrivé au marathon blessé. Résultat : 3h59. À Sydney, j’ai réduit la charge d’entraînement mais je ne m’étais pas préparé mentalement. Je visais 3h30 mais je n’y croyais pas. Résultat : 3h42. À Nice, je n’ai jamais pris l’entraînement au sérieux. Je n’étais pas prêt mentalement jusqu’à quelques jours avant hier… la suite on la connaît !

Aujourd’hui, j’ai encore des courbatures dans les jambes. J’ai du mal à marcher. Je me sens comme si, hier, j’avais pulvérisé mon record personnel de 14 minutes sur un marathon avec des rafales de vent de face à près de 100 km/h. Mais je m’en fous parce que hier, en atteignant un objectif que je m’étais fixé il y a deux ans, je suis un peu devenu champion olympique.

« Face your fears and never ever give up! » -Auteur inconnu.

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