L’Absinthe, plus besoin d’en consommer comme un clandestin

L‘absinthe. J’en ai un vague souvenir. Été 2004, dans une boîte de nuit à Prague. J’étais avec un ami qui connaissait le barman. Il avait fallu lui passer commande dans le creux de l’oreille. Il nous avait servi deux verres à shooter. Sous le bar. Puis il avait mimé nous servir je ne sais quel alcool. Sur le bar. Je me sentais tellement hors-la-loi. Je me souviens aussi à quel point c’était dégueulasse. Imbuvable.

Au-delà de cette expérience clandestine (et des déboires de Van Gogh), on ne peut pas dire que je sois un fin connaisseur de cet alcool. Contrairement à Nicolas avec qui j’ai rendez-vous ce matin en plein coeur du Pays de l’Absinthe. Lui, c’est le père spirituel de l’absinthe. C’est comme ça qu’on le surnomme dans le Val-de-Travers. Un passionné. C’est peu dire.

Nicolas m’attend à la Maison de l’Absinthe, à Môtiers, dans le canton de Neuchâtel. J’ai quelques minutes de retard. Un comble quand on se trouve dans le berceau de l’horlogerie suisse. Ca n’a pas l’air de le déranger plus que ça. Nous faisons connaissance au bar du musée où sont proposés les produits régionaux du Jura. Pour moi, ce sera finalement un chocolat chaud. Pour lui, un café. La journée est encore un peu trop jeune à mon goût pour une petite absinthe. Quoique.

« Depuis l’Antiquité, l’absinthe a longtemps été présentée comme un médicament. Excellente contre les troubles de la digestion. Les règles douloureuses. Elle tue les vers du corps. Elle éclaircit la vue. Elle soigne la jaunisse, les coliques. Elle arrête la chute des cheveux. Certains la boivent même le matin, à jeun, à la recherche de tonus pour démarrer la journée. »

Le voilà lancé. À défaut de fée verte (l’autre nom de l’absinthe), je bois donc ses paroles. Parce qu’il en a des choses à dire sur le sujet.

Plante d'absinthe à Môtiers, Suisse.

L’Absinthe du Jura franco-suisse dégage des senteurs incomparables et bien supérieures à celles d’autres régions.
Photo © iclo

Nicolas m’offre une visite privée de la Maison de l’Absinthe. Ses yeux brillent. Surtout lorsqu’on approche de l’exposition liée au passé mouvementé de la fée verte. Je me doute qu’il n’était pas là à l’époque des Grecs ou des Romains, mais il a certainement vécu la prohibition de près. Les secrets de fabrication de la boisson devenue interdite au début du XXe siècle. Les distilleries cachées dans les maisons. Le trafic clandestin. Les ventes sous le manteau. Nicolas est au courant de beaucoup de choses. A-t-il lui même bravé l’interdit dans la région ? Son sourire malicieux me semble révélateur. Comme pour entretenir le mythe.

La visite est déjà terminée ? Pas exactement. La légende de l’absinthe s’exporte aussi au-delà des murs du musée qui lui est dédiée. Dehors, l’atmosphère ajoute un peu de saveur au mythe. Un épais brouillard enveloppe les massifs abrupts qui surplombent le village, rappelant par la même occasion que l’automne frappe à la porte. Nicolas a prévu le coup. Il est équipé comme s’il partait à l’aventure. Il me conseille de me couvrir. Où va-t-on ? Je ne sais pas. L’air est frais. Mais quelque chose me dit qu’il va rapidement se réchauffer.

Quelques minutes de route sont nécessaires pour rejoindre notre prochaine halte. Au coeur de la forêt. C’est juste assez de temps pour me permettre de voyager. Dans le temps, justement. Plongé dans le décor, je me transporte à l’époque de la prohibition. J’imagine tous ceux qui, au village, savaient mais ne parlaient jamais. J’imagine les clandestins qui venaient dans ces bois pour effectuer leurs transactions. À l’abris des regards. Et enfin, la voilà ! Elle, c’est une fontaine.

La Fontaine à Louis sur la Route de l'Absinthe près de Môtiers, Suisse.

Honorer le rite en troublant son absinthe à la Fontaine à Louis, près de Môtiers.
Photo © iclo

Nicolas est toujours aussi calme. Tout se joue dans son regard. Peut-être le même que celui de son petit-fils dont il me parle tant. Celui d’un enfant émerveillé par un conte de fée. Car c’est bien de fée dont il s’agit à la Fontaine à Louis. Tout près, dans une petite boîte en bois, je découvre des verres et une bouteille d’absinthe. Nicolas m’observe dans mon rituel initiatique. Je vais enfin pouvoir troubler mon absinthe à la fontaine. Comme les initiés de l’époque qui connaissaient l’emplacement des bouteilles. Nicolas attend mon verdict avec impatience. Certainement piégé par le goût de l’anis, il est sans appel.

« C’est bon. Ca me rappelle le Pastis ! »

Mais pour Nicolas, emprunt de fierté, c’est incomparable. Oups. Grosse boulette. Et il n’est pas question de cuisine ici.

La cuisine, on y vient. Car si l’absinthe se boit, elle se mange aussi. Nous passons donc à table dans un ancien relais du XVIIIe siècle à Couvet. Toujours dans le Val-de-Travers. L’ambiance villageoise y est chaleureuse. Entre deux plats régionaux, il me parle de sa fée. Est-ce l’absinthe qui rend Nicolas si heureux ? Est-ce l’absinthe qui le rend si jeune malgré ses 80 années ?

« Sûrement, ce ne sont que des plantes aux vertus thérapeutiques reconnues. »

Il me répond toujours avec la même passion et le même enthousiasme dont il fait preuve depuis ce matin. Sauf quand je lui demande sa recette de l’absinthe.

Il n’est pas peu fier de l’absinthe jurassienne. Je serais presque tenté de dire « son » absinthe. Afin de mettre en valeur ce patrimoine, il développe depuis quelques années la Route de l’Absinthe. Ce projet culturel et touristique d’envergure est un voyage initiatique franco-suisse qui relie, via un sentier de randonnée, l’ensemble des sites liés à l’absinthe. Entre Pontarlier, en France, et le mythique cirque naturel du Creux du Van, qu’il n’a pas oublié de me montrer plus tôt.

Soufflé glacé à la fée.

Le soufflé glacé à la fée.
Photo © iclo

Il est temps de passer au dessert. Nicolas tient absolument à ce que je déguste un soufflé glacé à la fée. Ce dessert traditionnel avait créé la polémique quand il avait été servi à François Mitterrand en 1983 lors d’une visite officielle. Au temps de l’absinthe interdite. Ce qui n’est plus le cas en Suisse depuis 2005. Aujourd’hui, quand le serveur me propose de l’arroser d’absinthe, je n’ai que le choix d’accepter. Devant la douce insistance de Nicolas, ça coule de source. Oh et puis, je tiens aussi à honorer le rite une dernière fois.

« Tant qu’on y est, servez-nous aussi un verre d’absinthe ! »

En toute légalité.

L’expérience de Prague est enfin effacée.

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Produit en partenariat avec Jura & Trois-Lacs. Toutes les opinions émises dans cet article m’appartiennent à 100%. Cet article a été publié dans le cadre de la série Grand Tour de Suisse.
D’autres photos de mon Grand Tour de Suisse sont disponibles sur Instagram.
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