Visiter Genève comme (et avec) un local

Je n’ai prévu qu’une après-midi pour visiter Genève. Mon emploi du temps est chargé. Et, comme souvent en matière de tourisme, je préfère m’attarder à ce qui se passe en dehors des villes. Y compris en Suisse. Alors, oui. J’ai quand même envie de découvrir Genève. Mais d’une autre façon. J’ai envie d’une visite qui sorte de l’ordinaire. Je veux éviter les lieux touristiques. Je veux surtout casser l’image de luxe que je me fais de Genève.

Que faire à Genève ? Je n’en ai aucune idée. À l’Office du tourisme de Genève, pour une expérience fun et positive, on me conseille de faire appel à un Greeter. Le concept me paraît génial : visiter la ville avec un habitant du coin qui va me guider dans « son » Genève. C’est un service gratuit mais visiblement très prisé. Je m’empresse donc de faire une demande auprès de Swiss Greeters. Ca ne prend que 48 heures avant que je ne reçoive une confirmation. Un Greeter vient de m’être attitré. Ca me rassure car je ne voulais pas passer à côté de cette opportunité de visiter Genève avec (et comme) un local. Dans la foulée, je reçois un message de Jean-Jacques, mon Greeter.

C’est donc sur ses épaules que repose mon programme des lieux à visiter. En dehors des sentiers battus, c’est tout ce que je souhaite. En espérant que le message soit passé. Les premières lignes de son email annoncent la couleur.

J’ai bien reçu votre demande. Je suis, de façon très globale, tout à fait le contraire de ce que vous recherchez comme Greeter. Mon âge fluctue entre 60 et 64 ans et demi. Je suis à la retraite depuis 5 mois.

J’adore.

Et sous ses airs de ne pas se sentir adapté à la situation, il semble avoir déjà cerné mes attentes.

La ville mérite d’être connue, sans l’ombre du Jet d’eau ou le goût du luxe et du chocolat.

Jean-Jacques me donne rendez-vous sur la promenade qui longe les quais du Lac Léman. Quelque part entre le Parc de la Grange et le Jardin Anglais. À deux pas du Jet d’eau. Des lieux touristiques où visiteurs et locaux semblent s’être tous agglutinés en cette fin de week-end. Et mes sentiers pas battus alors ?

Attends ! Mon Greeter me propose de faire un peu de tourisme à Genève… en vélo. Ca me plait (après Ajaccio, ça devient récurrent cette histoire de virée à vélo). J’imagine qu’on va utiliser un vélo en libre-service. Mais à ma grande surprise, ici, ça n’existe pas. On emprunte donc nos vélos auprès de Genève Roule, une association dont les employés sont en majorité des personnes en réinsertion socioprofessionnelle. Et je trouve ça plutôt cool.

L'association Genève Roule permet de visiter Genève à vélo.

L’association Genève Roule dont les employés sont, en majorité, des personnes en réinsertion socioprofessionnelle, prête des vélos gratuitement.
Photo © iclo

Le temps est gris. Tendance orageuse. Comme les cheveux de Jean-Jacques. Je suis son premier « greeté ». Je comprends mieux pourquoi il semble si pressé voire inquiet. Borderline stressé. Je sens qu’il veut bien faire. Qu’il veut m’en montrer un maximum. On traverse rapidement quelques quartiers populaires du centre-ville de Genève en prenant la direction du Jardin botanique. Mais ce qui m’intéresse plus encore, c’est l’histoire et la personnalité de mon Greeter. Il faut dire qu’il ne fait pas un temps à mettre un iclo dehors (quand il fait tout gris, j’ai tendance à ne rien voir et ne rien vouloir voir, syndrome plus connu sous le nom de syndrome du chocolat chaud sous la couette).

Jean-Jacques est un tout jeune médecin retraité. Plus de trente ans passés dans un cabinet médical. Et plusieurs années à exercer dans les hôpitaux. Je me doute que son chemin est semé de rencontres ayant laissé des traces. Certaines heureuses. D’autres beaucoup moins. Le bonheur. La souffrance. La désillusion. Autant de moments heureux ou dramatiques l’ayant rapproché de l’Homme. Cette expérience puissante l’a certainement aidé à entretenir l’empathie dont il fait preuve aujourd’hui. D’ailleurs, « famille », « partage » ou « rencontres » sont des mots qui reviennent souvent dans la conversation. Entre deux coups de pédale.

Tiens, le siège de l’Organisation mondiale du commerce derrière cette cloture étrange.

C’est peut-être le seul endroit que Jean-Jacques n’ait pas tenu à me montrer. Intentionnellement j’entends. En revanche, du Palais des Nations au Jardin de la Paix en passant par un potager urbain à proximité du Parc Beaulieu, la suite de la balade est parfaitement calculée. Tous ces lieux inspirent le calme. La liberté. La paix. Le rapprochement des Hommes. La tolérance. L’acceptation de la différence. À l’image de Jean-Jacques quoi.

Visiter Genève et tomber sur la devanture de la buvette à la Pointe de la Jonction à Genève, Suisse.

Buvette à la Pointe de la Jonction.
Photo © iclo

Plus tard, il me guide vers la pointe de la Jonction. Là où se rejoignent deux cours d’eau, l’Arve et le Rhône. L’un est clair. L’autre est boueux. Le spectacle est étonnant. Les deux semblent ne pas se mélanger. Mais pourtant ils finissent par ne former plus qu’un. Ce qui image parfaitement les anecdotes de Jean-Jacques au sujet des relations entre les Suisses et les Français.

Ils sont différents. Mais en fait ce sont les mêmes. Sauf quand il y a des matchs de foot. Là, certains se mettent à détester les Français. Je ne sais pas pourquoi.

L’après-midi passe vite. Aussi vite que notre passage sur les rues pavées de la vieille-ville. La Place du Bourg-de-Four me semble pourtant bien conviviale. Certainement un endroit où manger à Genève lors d’une prochaine visite. La pluie se joint finalement à nous. Et la promenade se termine, entre la tombe de Jean Calvin et celles de personnages importants dans l’histoire de Genève. Au cimetière (de Plainpalais en l’occurence). Belle métaphore de la vie finalement.

La Place du Bourg-de-Four, la plus ancienne de Genève, Suisse.

La Place du Bourg-de-Four, la plus ancienne de Genève.
Photo © iclo

Nous partageons nos derniers instants ensemble sur la terrasse du Café du Musée d’ethnographie de Genève (MEG). Un lieu que Jean-Jacques affectionne particulièrement. Au détour d’une ultime discussion, il me fait une confidence étonnante au sujet de son jardin. J’en avalerais presque mon thé glacé citron gingembre de travers.

Face au Mont-Blanc, c’est un espace dont j’ai naïvement ouvert sa surface à des gens de passage qui en partagent, sans contrainte aucune, les différents recoins que j’ai agencés avec des chaises et des livres. Voire des phrases peintes sur des pierres. Comme par exemple : « Chut, les enfants, écoutez, il y a le bonheur qui passe ! » Je signale l’entrée de ce jardin par une chaise, sur laquelle j’ai inscrit le nom « S-Passe-Temps », suivi d’un point d’interrogation et d’un point d’exclamation. Quelques curieux osent venir. Le reste est du bouche à oreilles. Ce n’est pas non plus un coin à grillades ! Je ne connais pas la plupart de ces personnes. Elles viennent seules. Ou en petit groupe. Un livre d’or signale leur passage, mais ce n’est de loin pas une obligation. J’y ai organisé récemment un concert pour une ex-patiente dont je connais malheureusement bien le chemin médical. Je n’ai jamais eu de déprédation et je laisse quelques outils d’entretien… lorsque je pars en vacances !

Modeste, un brin timide, il me présente ça comme quelque chose d’anodin. Pour moi, c’est typiquement le genre de découvertes dont j’espère toujours croiser la route. Il est tellement imprévisible. Voilà que Jean-Jacques l’humaniste, devient Jean-Jacques le poète. Avant de se dire au revoir, il m’offre des chocolats Favarger. À peine quatre heures que je suis en Suisse et déjà un premier stéréotype vient de tomber. Et merde.

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Cet article a été publié dans le cadre de la série Grand Tour de Suisse. D’autres photos de mon Grand Tour de Suisse sont disponibles sur Instagram.
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